Un pain rompu pour un monde brisé
La réflexion sur l’Eucharistie, l’écologie et la faim humaine ressort clairement de l’enseignement de l’encyclique Laudato Si’ du pape François. Au cœur de cet enseignement se trouve une conviction profonde : le cri de la Terre et le cri des pauvres ne font qu’un, et la véritable adoration eucharistique ne nous appelle pas à nous détourner de la souffrance du monde, mais à nous y plonger avec compassion et responsabilité. Pour les novices de la Congrégation du Saint-Sacrement à Goa, qui vivent au milieu des contrastes de l’Inde – croissance, faim et fragilité écologique –, l’Eucharistie devient une force formatrice et missionnaire, façonnant la manière dont nous voyons le Christ dans le peuple affamé et dont nous y répondons concrètement. Elle nous met au défi de laisser l’Eucharistie façonner notre façon de voir, de prier, de vivre et de répondre.
« Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » : la faim humaine dans le contexte indien
En Inde, la faim persiste malgré l’abondance de nourriture, touchant les enfants, les femmes, les travailleurs migrants et les communautés autochtones. À Goa, elle se manifeste souvent par l’insécurité alimentaire, le chômage et la marginalisation des communautés de pêcheurs et d’agriculteurs. À la faim matérielle s’ajoutent des faims sociales et spirituelles de dignité, d’appartenance et de sens, toutes exacerbées par la dégradation de l’environnement qui touche le plus durement les pauvres. Pour les novices SSS, la faim n’est pas une idée abstraite. C’est un défi eucharistique. Aimer l’Eucharistie, c’est répondre à ceux qui manquent de pain quotidien. L’Eucharistie nous enseigne que le culte et le service, l’adoration et la compassion, ne peuvent être séparés.
« Prendre, bénir, rompre, donner » : l’Eucharistie et la faim
L’Eucharistie n’est pas seulement la présence sacramentelle de Jésus sur l’autel; c’est aussi un appel puissant à reconnaître le Christ dans la souffrance. En Matthieu 25,35, Jésus s’identifie aux affamés: « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ». Cet enseignement ne permet aucune division entre dévotion et justice. Le pain que nous recevons renvoie aux vies brisées de ceux qui manquent de nourriture quotidienne, nous rappelant que la véritable dévotion eucharistique doit mener au partage et à la solidarité. Tout comme le Christ devient pain pour la vie du monde, nous sommes nous aussi appelés à être du pain rompu pour les autres, faisant de la faim non seulement une préoccupation sociale, mais une responsabilité profondément eucharistique.
À l’écoute de l’histoire et du cri des pauvres
La faim en Inde n’est pas accidentelle, mais elle trouve ses racines dans l’exploitation historique, un développement injuste et la rupture de l’harmonie entre les personnes et la terre. L’adoration eucharistique nous enseigne à écouter les cris réels des agriculteurs, des pêcheurs et des travailleurs migrants, nous aidant à voir la faim non pas comme une statistique, mais comme une blessure partagée causée par des structures injustes. Les Écritures nous rappellent que la création est un don dont il faut prendre soin, et l’Eucharistie rétablit les relations avec Dieu et avec la création – nous appelant à la gestion responsable, à la solidarité et à la sollicitude plutôt qu’à la domination et à l’exploitation.
Le noviciat : un temps de conversion intérieure
Le noviciat est une période sacrée et privilégiée de formation. Si les novices n’ont peut-être pas le pouvoir de résoudre la faim ou l’injustice structurelle, ils sont invités à vivre une conversion intérieure. Les attitudes envers le confort, la consommation, les privilèges et le gaspillage sont progressivement purifiées. À travers la prière, l’adoration, le silence et la réflexion, la faim n’est plus lointaine; elle devient le visage blessé du Christ. La gratitude pour la nourriture, la sensibilité à l’injustice et le respect de la création commencent à s’enraciner. L’Eucharistie façonne lentement le novice pour en faire une personne compatissante, prête à servir et à partager.
De l’autel à la vie : l’Eucharistie comme réponse à la faim
Au noviciat du Saint-Sacrement à Goa, la réflexion sur la dimension écologique de l’Eucharistie a des implications concrètes. L’Eucharistie que nous célébrons et adorons est le sacrement de l’amour qui est donné. Elle nous interpelle à la simplicité dans une culture de plus en plus axée sur la consommation et le statut social.
Ce que nous vivons aujourd’hui au noviciat
- Planifier soigneusement les repas pour éviter le gaspillage alimentaire; réutiliser les restes de manière responsable.
- Introduire au moins un repas simple chaque vendredi, en signe de solidarité avec les pauvres.
- Privilégier les aliments locaux, de saison et issus d’une production durable, afin de soutenir les petits agriculteurs et les pêcheurs.
- Pratiquer une discipline stricte en matière d'eau : nous réparons immédiatement les fuites, limitons la consommation excessive et réutilisons l'eau pour arroser les plantes.
- Réduire l'utilisation du plastique en évitant les bouteilles, les couverts et les emballages jetables.
- Mettre en place le tri des déchets et le compostage des déchets organiques.
- Entretenir un jardin communautaire (légumes, herbes aromatiques ou arbres) dans le cadre du travail de formation.
- Prendre l'habitude de se demander après la prière du soir: « Comment cette Eucharistie veut-elle être vécue aujourd'hui? »
- Favorisez une culture de fraternité inclusive au-delà de la langue, de la région, de la caste ou des origines.
- Célébrer l’Eucharistie selon le rite indien comme une expression inculturée et écologique de la foi.
- Pratiquer la responsabilité partagée: rotation des services, utilisation transparente des ressources, prise de décision commune.
- Aborder les conflits par le dialogue et la réconciliation sous la forme d’une clarification émotionnelle, et non par le silence ou l’évitement.
- Pratiquer régulièrement le silence et la simplicité, en résistant à la stimulation constante du numérique et de la consommation.
- Encourager l’accompagnement spirituel qui aide les novices à identifier honnêtement leurs propres soifs intérieures.
Ce à quoi nous nous engageons
- Relier intentionnellement l’adoration eucharistique aux cris des personnes et de la création (intentions spécifiques).
- Relier la réflexion sur les Écritures aux enjeux de la vie réelle: la faim, l’injustice, l’environnement et l’espoir.
- Veiller à ce que chaque activité communautaire majeure (célébration, fête, projet) inclut:
- une attention aux pauvres,
- un choix écologique,
- et un moment d’action de grâce.
- Soutenir les travailleurs migrants et les familles pauvres de la région.
- Participer aux efforts de la paroisse ou du diocèse en matière d'éducation, d'accès aux soins de santé et de sensibilisation juridique pour les personnes marginalisées.
- Intégrer régulièrement une réflexion écologique lors des prières communautaires ou des journées de recueillement.
- Encourager les novices à passer du temps à écouter les pauvres, et pas seulement à les servir.
Devenir Eucharistie pour le monde
Le dialogue entre Laudato Si’, la Règle de Vie et la spiritualité de saint Pierre-Julien Eymard affirme une vérité: toute faim est en fin de compte une faim de communion. Dans une société divisée par les castes, la religion et les classes sociales, la spiritualité eymardienne nous appelle à vivre la fraternité, le pardon et la vie en communauté. La faim humaine n’est pas seulement comblée par la charité, mais par une manière eucharistique de devenir pain rompu pour les autres. Depuis le noviciat du Saint-Sacrement, à Goa, nous affirmons que l’Eucharistie est la réponse de Dieu aux nombreuses faims de l’Inde d’aujourd’hui, façonnant notre vision, notre mode de vie et notre mission pour témoigner de l’espoir, de la justice, de la communion et du soin de notre maison commune.
Père Martin Peter Raja, SSS
Maître des novices
Province Kristu Jyoti, Inde